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Nouvelle d'écriture

On devient vieux le jour où on renonce à devenir punk ou poète

En première année de fac de communication, on avait une matière dénommée "Atelier d'écriture" qui avait été pensée pour développer notre créativité. On devait donc rendre une nouvelle à la fin du semestre. L'enseignant était un professionnel et ses prouesses étaient comparables à celles de Robin Williams, dans Le Cercle des Poètes disparus. Persuadé que chacun peut écrire. Le genre de type ayant une multitude de références littéraires et cinématographiques.

Cet exercice m'a donc contrainte à écrire. Voici ma nouvelle, qui doit être un peu datée. Je n'ai pas réussi à retrouver la version définitive qui était plus aboutie. Cette nouvelle est bien entendue perfectible.


Patience doesn’t get what you want. Reggie Cray

POULET JALFREZI

I. Funérailles

Une fine pellicule moite jonchait ma peau. Je pouvais encore saisir les mots qui s’étaient faufilés entre ses dents. Et c’est alors que je prononçais ces mots qui me faisaient tant violence. C’était une après-midi de juin. Le ciel s’était obscurci progressivement. Un léger voile faisait corps avec ce ciel blessé. C’est alors qu’on pénétra l’enceinte de la mosquée. On évitait les regards, sans doute car on avait ni la foi ni le cœur d’être là. Je m’approchais petit à petit vers le minbar. J’arrivai enfin, sous le regard suppliant de ma mère. Elle se tenait presque face à moi, les yeux hypertrophiés par les sanglots qui l’agitaient. Elle était frêle et n’avait plus rien de cette somptueuse femme brune et élancée. Son teint ordinairement halé, avait viré opalin. Elle tentait si bien que mal de me soutenir de son regard, mais en vain, ses yeux étaient remplis de larmes. Mon père lui, se tenait un peu plus loin arborant un regard détaché à la scène. Mais ceci n’était rien d’autre qu’une imposture, il chercha seulement à essuyer sa peine. Quant à moi, je surplombais mon auditoire. Je plaçais quelques noms sur certains visages. En effet, certains me semblaient familiers. Zuny, Eraj, Subhan et Callum. On déposa non loin de moi le cercueil. Une fois la prière funéraire dictée, l’imam me céda la parole. J’entrepris alors ce que communément, nous avions la prétention d’appeler un hommage. A demi-voix, je récitais ces quelques sentences dont j’avais accouché quelques minutes avant la cérémonie.

« J’ai trouvé à Londres la force d’aimer et de haïr. J’y ai lu des poèmes français, blessé des âmes, joué avec des voyous et sans doute sous-estimé la force de l’amour. J’ai cru que l’on subtiliserait le temps afin de se hausser jusqu’au seuil l’indifférence. J’ai cru être intouchable. De tel sorte que je deviendrai ce personnage qui arrache la vie. Désormais, je n’ai plus cette vanité. Et alors que je serais abjectement la mort dix-huit heures auparavant, j’ai saisi l’importance de l’amour dans lequel je baignais malgré moi. Alors que je prenais conscience de cette chance divine, on me déchirait crûment de l’intérieur. Je n’osais craindre ton départ. J’aimerais à nouveau pour toi. Mais après tout, qu’importe vos motivations présentes, je pense que comme le dit si bien Paul Eluard,                                                               

« Nous sommes venus ici chercher,
chercher quelque chose ou quelqu'un.
                                                     Chercher cet amour plus fort que la mort.
 »                                                      
»

L’expression de la foule était pleine de miséricorde. Les gens se retirèrent progressivement. Parmi eux, des gens considéraient que la vie humaine n’était qu’une escale de l’existence. Pour les croyants, c’était un «état transitoire», inévitable, vers la «vraie vie», la «vie dernière». Le cortège me parut interminable. J’entendis quelques sanglots étouffés et même de funestes silences. C’est ainsi que des hommes ont ensevelit ensuite son corps entouré du linceul, à même la terre à environ deux mètres de profondeur. La tombe permettrait de «préserver sa dignité». J’ai jeté trois petites poignées de terre. Aucune fleur ne parsemait sa tombe, ce que je regrettais amèrement. J’avais vu cela se faire en Occident. Bien qu’inutile, j’avais trouvé cela relativement esthétique voire même poétique. L’atmosphère était quelque peu pesante. Eraj acquiesçait un peu plus loin un semblant de sourire, comme un soutien inespéré. C’est alors que j’entendis un tourne-disque non loin de là qui provenait d’une petite maison des années trente. Take the a train, cette mélodie de Duke Elligton qui avait changé notre vie.

II. Northern Areas

 

Je revois mon frère dans l’étroite cuisine de grand-mère Alina. Notre grand-mère était un sacré petit bout de femme qui ne mâchait pas ses mots. Elle nous concoctait un poulet Jalfrezi comme on les aimait. Elle mettait tout son cœur dans sa cuisine je suppose car je ne suis jamais parvenue à un tel résultat. Un peu de magie et beaucoup de poésie. Alina, c’était cette femme qu’on adulait. Svelte et aguerrie, les gens l’enviaient ou la détestaient. Elle avait parcouru les Etats-Unis avec son compagnon de l’époque, tout autre que notre cher et tendre grand-père. Elle avait beaucoup lu et était plutôt émancipée pour l’époque. Aux Etats-Unis, elle avait pris goût pour la musique. Le jazz était son domaine de prédilection. Duke Ellligton était son idole. Pas une matinée ensoleillée sans un air de The Duke. Elle était la seule femme de la région de Northem Areas à posséder un tourne-disque. Elle avait aussi amoncelé des dizaines de carnets de poésie lors d’une halte de trois mois à Paris. Bien qu’on la brimait au Pakistan, elle eût souvent le mal du pays. Elle souhaita rentrer au bout de quatre années à la fois longue et alléchante. Elle déposa sur la table les maints plats qu’elle nous avait concocté. Du kheer, le fameux poulet Jalfrezi et même du Koftais ! Notre Alina n’était pas de confession musulmane comme l’était nos parents. Ce qui paressait presque inconcevable pour l’époque. Mon père la regardait d’un air décontenancé lorsqu’elle refusait d’exécuter la prière pour le déjeuner. Elle, provocatrice lui rendait un sourire narquois. Signe qu’elle ne se soumettrait pas. Elle déposa un baiser au creux de l’oreille de Tahir, l’invitant à faire de même. Il y avait beaucoup de malice entre ces deux-là. Tahir, c’était un beau jeune homme plutôt en retrait. Néanmoins, il était très perspicace et saisissait l’influence du moindre petit détail. Il parlait peu mais bien. Le cheveu satiné ébène, une once de fourberie dans le regard. Un visage doux malgré d’épais sourcils travaillés. Il était toujours raffiné. Nous étions trois lors de ce déjeuner, Alina n’avait pas convié nos parents qu’elle jugeait trop vieux jeu. Elle voulait nous parler. Ou plutôt s’épancher sur notre avenir. Elle nous invitait à partir pour Londres. Elle y connaissait une famille qui pourrait nous héberger temporairement. Tahir l’interrompit. Qu’est-ce que nous allions bien pouvoir faire en Occident ? Tahir avait étudié l’anglais, mais de façon très succincte. Quant à moi, je n’en connaissais pas un traite mot. Tahir paraissait très enjoué. J’ai lu dans ses grands yeux noirs une aspiration à un ailleurs. La main délicate d’Alina ouvrit un tiroir. A l’intérieur, deux petites brochures, qui en réalité n’en étaient pas. Elle me fit signe d’approcher et me confia deux billets d’avion.

III. Prémices de notre aventure

Tahir me tira violemment par la main. « C’est le nôtre Neha, presse toi !» C’est alors qu’on vit arriver sur la piste notre avion. J’eusse été troublé par l’engouement spontané de Tahir. Un magnifique Bell XP-83 sur lequel des inscriptions bleues figuraient. Tahir était mon aîné, mais j’ai toujours eu plus d’audace et de tempérament. Tahir c’était le genre de type qui préférait éviter les conflits. Les avions étaient rares et onéreux. C’était la situation politique qui le voulait dont on évitait le sujet. On aspirait à autre chose qu’un dictat. Toujours est-il que c’était beaucoup plus délicat que cela n’y paraissait. Tahir souleva nos valises respectives et me devança. Deux mille grammes d’effets personnels. Tahir monta avec assurance dans l’avion. Il comprit que je n’étais plus sûre. Il me regarda avec tendresse et m’invitait à le rejoindre. Je gravis les marches d’un pas furtif. Je ne voulais pas faire marche arrière, Tahir avait besoin de moi. Il était douze heures vingt-six à Islamabad que l’on avait rejoint pour prendre le large. Dix-sept heures et vingt minutes de trajet estimées. Une escale à Dubaï et une autre à Dublin. Je scrutais les gens de l’habitacle avec dédain. J’avais déjà beaucoup d’assurance pour mon âge. J’ai lu beaucoup pendant le vol. Tantôt de la pluie, puis beaucoup de brouillard et même des dégradés splendides de couleurs. On surplombait avec aplomb et divertissement tous ces paysages.  A l’aurore, on atterrit enfin. Avant de rejoindre la famille que nous avait recommandée grand-mère, on se balada dans le grand Londres. La Culture Pop’ était plus latente que jamais. Nous étions ébahis devant tant de diversités. Des voitures complétement bariolées, des femmes qui arboraient de grands chapeaux avec beaucoup d’assurance. Des couleurs exubérantes, des coiffures glamour et même de gigantesques casinos. De toute nécessité, nous nous étions rendus dans le casino le plus proche. Nous gagnâmes à tous les coups. En soirée, on décidait de rejoindre le quartier d’Aldgate dans l’East End londonien où habitaient les Gaetling. C’était le prototype même du coin mal famé. Alina avait sans doute omis de nous dire que ces individus n’étaient pas des plus recommandables. Malgré quelques lampadaires qui éclairaient le quartier, l’ambiance y était morbide. C’était le numéro sept. La maison était plutôt imposante et apparaissait comme un élément discordant au sein du quartier. Nonobstant, elle nous semblait conciliante. Delà nos soupçons s’évanouirent. Je sonnais et nous patientions un instant. Un jeune homme nous ouvrit puis nous claqua violemment la porte au nez. Je me disais qu’il devait être fichtrement mal élevé ! Avec cran, j’insistai et sonnai à nouveau à la porte. Une femme nous ouvrit. L’air maussade, elle nous indiqua un piteux séjour avant même que l’on ne se présente.  Ils étaient trois dans ce salon. Une femme et deux jeunes hommes. La femme était plutôt âgée. De petits serpents cerclaient ses yeux. Elle avait tout de la tiraille de la mégère. Elle s’habillait comme les vieilles bourgeoises de l’époque. « J’imagine que vous êtes les frères et sœurs Glili ? » pestiféra-t-elle. Tahir acquiesçait.

IV. Les Gaetling

Curieusement, cette femme avait un prénom charmant. Susan. Susan Gaetling. Les deux frères se prénommaient Aaron et Leonard. La petite trentaine. Scotchés au canapé, ils s’intéressaient à peine à la conversation. Ils semblaient obnubilés par le western diffusé à la télévision. Leur mère leur apporta un plateau dinatoire. Lorsque Léonard daignait enfin nous regarder, il glissa à sa mère «cela tombe à pic, il fallait bien qu’on relègue la tâche à quelqu’un d’autre ». Mais de quoi parlait-il donc ? Alina nous avait parlé d’une famille de cordonnier qui possédait un club, non de crapules. Grand-mère nous avait dit qu’ils avaient très souvent besoin de personnel au club et que l’on ferait sans doute l’affaire. En effet, les Gaetling possédaient un club non loin de là. Cependant, c’était loin d’être le club qu’imaginait notre grand-mère. Les Gaetling étaient de véritables gangsters. Tahir et moi le comprenions instinctivement. Ils voulaient se débarrasser d’un type qui leur faisait de l’ombre. Pourquoi ne s’en chargeaient-ils pas ? C’était un dénommé Hardy, véritable boucher. Aaron et Leonard lui portait une haine indéfinissable. Peut-être l’enviaient-ils. Ils paraissaient toutefois réserver quant au fait qu’une fille comme moi pourrait être à même de l’exécuter. Après tout, j’étais une fille dans un milieu majoritairement masculin et surtout machiste. Une once d’excitation m’animait alors. Je voulais leur prouver qu’ils faisaient fausse route. Tahir lui, ne disait mot et je voyais bien que cette besogne lui semblait arbitraire. Tahir était foncièrement gentil et n’avait pas du tout envie de s’adonner à des jeux avec des voyous. Les Gatling ne lui inspiraient rien qui vaille. Tahir cherchait à s’entretenir avec moi mais les frères n’étaient pas sots. Ils savaient que s’ils voulaient que leur machinerie fonctionne, il fallait éviter au maximum de possibles entrevues. Le lendemain, les frères nous conduisaient jusqu’au Club. La fréquentation était essentiellement bourgeoise. Les malfrats étaient difficilement dissociables de ces vieux cons. Rapidement, nous avions pris goût pour le risque, le règne, l’argent et le combat. Aaron et Leonard avaient un associé du nom de Callum. C’était le larbin de la bande. C’est à lui qu’on faisait appel pour exécuter le sale boulot. J’ai eu souvent envie de céder à ses délicates avances. Mais je résistais toujours puisque j’avais peur d’être déçue et fragilisée. Je n’avais pas envie de devenir un appât. 

V. Boulevard du crime

Nos attitudes n’étaient plus les mêmes. Dans le mal on excellait. On dit qu’on peut changer, mais cela ne signifiait pas qu’on essayait pour autant. Cela faisait bientôt trois mois que nous étions arrivés à Londres. J’étais devenue non seulement impulsive mais sanguinaire.  A ce jour, Tahir lui, était devenu complétement barré. La situation était tout à fait incontrôlable. Le crime était devenu notre domaine de prédilection. Nous qui étions de fervents petits intellectuels au Pakistan fûmes transformés en de véritables bourreaux. Tahir se droguait de temps à autres. Il avait rapidement adopté le style de vie Londonien. Il fréquentait une photographe du nom de Hasley, qui avait sans doute été attirée par l’élégance innée de mon frère. Enfin je crois que ce qui lui plaisait avant tout chez mon frère, c’était son côté obscur. Le crime l’avait transformé. Un matin, il apprit avec détachement le meurtre d’Ashley. Elle était morte par sa faute et lui semblait impassible. Il suivait les Gaetling sans la moindre appréhension. Il lui semblait mesuré de tuer des gens. Il faut dire que les Gaetling nous avaient formés avec adresse et application. Avec eux, toute action semblait légitime.

VI. Peau brune

Dans tout ce charivari, je sortis mon arme pour obtenir un semblant de silence. Deux ridicules balles ont traversé sa poitrine. Je hurlais à la mort. Pas elle. Celle que j’aime et que je hais tant. Je priais un dieu qui n’existait pas. Mais en vain. J’ai lu de la désapprobation dans son regard avant qu’elle ne cède. Elle s’effondra. Une bouffée de rage s’empara de moi. Elle ne tomba pas de façon linéaire comme nous le représente les films. Elle s’était d’abord soutenue à la table qui lui faisait face puis s’était trouvée à genoux. Comme si elle s’avouait vaincue. Elle vacilla ensuite sur le côté gauche. J’accouru jusqu’à elle. Je sentis son pouls décéléré progressivement. Une larme coula sur ma joue. Elle tomba précisément sur son front que j’embrassais. Je n’avais pas pour habitude de pleurer. Bien sûr, j’ai pleuré quelques fois en cachette. Quand Ashley a été tué et les fois où j’avais envie de tout arrêter. Je surnommais souvent Neha peau brune, car elle avait le teint joliment hâlé comme notre mère. Neha avait un caractère bien trempé, celui de ma grand-mère. C’était toujours elle qui me protégeait alors qu’elle était ma cadette. Vingt-deux petites années derrière elle. Elle avait coupé ses longs cheveux dans un salon UP de Londres. Elle arborait ainsi un carré qui lui donnait cet air si inaccessible. C’est pour cette raison que Callum l’a désirait tant. Elle n’avait jamais cédé. Je la serrais à demi de peur de ne lui faire mal. Je lui glissais un baiser dans l’oreille. Je lui dis que je l’aimais et qu’elle était drôlement culottée de me laisser. Son corps était totalement dépravé, les balles l’avaient abîmé. Cette image m’était très difficile à supporter. Je me suis pensé immuable or j’ai laissé ma sœur succombée juste là, sous mes yeux. Elle m’avait consenti sa vie. Je l’avais enlevé froidement à Callum. Il faudrait transiter son corps jusqu’au Pakistan. C’était comme l’impétuosité d’un torrent.







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